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Naître en Haïti : l’accompagnement des sages-femmes traditionnelles, entre médecine et religion

Dans les campagnes haïtiennes, chaque accouchement concerne l’ensemble de la communauté villageoise et la sage-femme se situe au cœur des pratiques thérapeutiques, rituelles, religieuses et sociales qui entourent la naissance. Toutes dimensions de l’être humain sont sollicitées pour que se déroule au mieux cet acte essentiel et naturel. Nous avons interviewé Obrillant Damus, docteur en sociologie, auteur de "Les rites de naissance en Haïti" (éditions l’Harmattan, 2012), sur le savoir traditionnel des sages-femmes et ce qu’il apporte aux Haïtiens d’aujourd’hui.

Comment la sage-femme traditionnelle acquiert-elle son savoir ?

Obrillant Damus : elle n’a pas été formée à la médecine occidentale et n’a pas appris son métier dans un cadre institutionnel. C’est un songe, un rêve sacré qui lui a transmis quelle était sa mission. Ainsi gagne-t-elle en légitimité car la communauté dans laquelle elle travaille partage ses croyances. Cette communauté protège et valorise le métier des matrones, qui est considéré comme prestigieux.

Le savoir-faire des sages-femmes relève en réalité d’un apprentissage par observation : elles ont pu regarder leur mère ou leur père, car ce métier est souvent héréditaire, et ont mémorisé leurs gestes et connaissances. Elles exercent après la mort de ce parent enseignant, qui est aussi à la source du songe qui décide de leur mission. Les savoirs des sages-femmes se transmettent de génération en génération, c’est une pratique multiséculaire. Rien n’est écrit, ces savoirs relèvent du patrimoine immatériel de l’humanité.

Elles ont donc une mission importante dans la communauté, quasiment sacrée, mais elles exercent aussi un métier : comment le vivent-elles au quotidien ?

La pratique obstétricale des matrones contribue à la survie de la communauté. Quand une femme accouche, toute la communauté intervient, tout le monde est concerné pour encourager moralement la parturiente.

Personnellement, je viens d’une famille paysanne et quand j’étais enfant, j’assistais aux accouchements. Ma recherche sur les sages-femmes traditionnelles a une dimension de militantisme : j’aimerais leur donner une visibilité nationale, et même internationale. Il s‘agit de faire reconnaître certaines pratiques efficaces qui ne sont pas valorisées et de les institutionnaliser.

C’est un métier qui est faiblement rémunéré. Les familles plus aisées peuvent payer la matrone après l’accouchement, donner ce qu’elles estiment juste. Accoucher est une mission, une pratique solidaire, et l’accoucheuse peut exercer une autre activité pour gagner sa vie.
Le métier de matrone se situe au carrefour de la magie, de la religion et de la médecine.

La matrone prie le « Grand Maître », qui est un nom de Dieu. Elle pratique la magie imitative : certaines actions rituelles se fondent sur un principe de similitude et de contiguïté. Après la naissance la matrone réalise des rites de protection du bébé : elle lui donne à boire un mélange d’aloé vera avec un peu de sang, ce qui est destiné à rendre amer le sang du nouveau-né et ainsi le protéger du mauvais œil. Tous les actes rituels ont une charge et une efficacité symbolique : cela fonctionne parce qu’on y croit ! C’est une vision du monde spécifique… Certaines actions des sages-femmes découlent des croyances de la communauté.

Mais elles sont aussi pragmatiques et efficaces. Elles manient très peu d’instruments et agissent surtout avec leurs mains et leur corps. Leur pratique est vraiment humaine et les résultats sont là : une sage-femme interviewée dans mon étude a accouché 500 enfants et n’a fait face qu’à un seul cas clinique compliqué.

Elles prennent en considération l’unité de corps et de l’esprit par une prise en charge globale. Elles savent masser le périnée pour permettre la sortie du nourrisson et connaissent d’autres actes simples, qui demandent un savoir-faire, pour faciliter l’accouchement. Elles prient des saints et des saintes en leur demandant d’accorder leur sympathie aux femmes lors de la naissance de leurs enfants. Les matrones visent à rétablir l’équilibre physique, physiologique et psychique de la parturiente qui se sent alors en sécurité.

Comment est gérée la douleur ?

La douleur est perçue comme normale et permet à la matrone d’étudier l’évolution du processus de l’accouchement. Cette dernière sait la soulager par des massages. La future mère vit dans une culture où l’endurance est valorisée et il n’est pas rare de voir des femmes qui accouchent sur le chemin ou dans un marché. Les femmes ne pensent pas à l’avance à leur l’accouchement, qui est considéré comme un phénomène complètement naturel. Les tests sophistiqués qu’on connaît en Occident provoquent parfois des angoisses et peuvent devenir iatrogènes ! En Haïti, la césarienne est une opération coûteuse et on n’y recourt que pour faire face à un cas clinique très difficile. La matrone sait composer avec la médecine occidentale et travailler en symbiose avec elle.

Comment est perçu le nouveau-né dans la culture traditionnelle haïtienne ?

Il est très choyé et entouré par la famille et les voisins. Cette chaleur sociale est réconfortante et l’enfant se sent en sécurité. Il existe aussi des rites magico-religieux pour protéger le bébé, dont des rites préventifs : on lui met des colliers, des bracelets ou des amulettes pour le protéger des mauvais esprits. Après la naissance, il faut couper le cordon ombilical de certaine façon pour que le pénis du petit garçon soit d’une bonne taille… Tous ces rituels permettent de contrôler et maîtriser l’angoisse, la peur. On se sent en sécurité car les peurs sont nommées, donc elles sont extériorisées. La personne peut lutter contre son mal. Chaque représentation causale a ses avantages et ses inconvénients !

Les soins néonataux débarrassent le corps du bébé de l’odeur du milieu intra-utérin. Après la section du cordon ombilical, on procède aux rites de toilette et d’habillement. On couvre le corps du nouveau-né d’une poudre odoriférante pour chasser les mauvaises odeurs. La matrone a une connaissance étendue du pouvoir thérapeutique des plantes : par exemple elle fait bouillir certaines feuilles et verse l’infusion dans un seau. La femme s’assoit sur ce seau pour recevoir la vapeur de cette infusion ; son ventre est alors débarrassé du sang coagulé.

Mon livre Rites de naissance en Haïti est fondé sur un matériel empirique relativement mince que je vais compléter au cours de l’été 2012 par une enquête supplémentaire auprès de 30 matrones haïtiennes.

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Forêt en Haïti

Votre thèse de doctorat, passée en 2011, traite de Solidarité et cancer en Haïti : étude menée auprès des patients atteints du cancer de la prostate et des soignants. Pouvez-vous nous parler des principales conclusions de l’enquête menée sur ce sujet ?

Mon objectif principal était de montrer comment les systèmes de solidarité contribuent à la prise en charge du cancer. L’Etat providence n’existe pas en Haïti, il faut donc pouvoir compter sur la « famille providence ». La solidarité familiale se substitue à la solidarité publique. Cette solidarité permet aux personnes souffrant du cancer de la prostate de faire face à la maladie. D’abord dans sa dimension matérielle : on soigne les malades. Ce sont les femmes qui prennent en charge les soins les hommes, c’est une loi économique : généralement, la femme gère les dépenses du ménage et elle donne l’argent à son mari pour qu’il aille à l’hôpital. Si l’homme n’a pas de femme, c’est sa nièce qui s’occupe de lui, ou alors joue la solidarité entre voisins, qui est véritable. Des amis ou des voisins peuvent donner de l’argent au malade en cas de besoin. Chacun est sensible au sort de l’autre car chacun sait qu’il est vulnérable : cette conscience de sa propre vulnérabilité est l’une des sources de la solidarité. Ces actions solidaires s’inscrivent dans la logique du don conçue par Marcel Mauss. Les malades reçoivent en quelque sorte ce qu’ils ont donné auparavant à leurs enfants, à leurs amis ou à leurs voisins. La solidarité venue des femmes est certes plus vaste que celle des hommes car elles ont une bienveillance universelle…

Né à Petit Goâve en Haïti, Obrillant Damus a effectué brillamment son cursus universitaire de premier cycle à l’Université d’État d’Haïti (UEH) au sein de la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA). Il a poursuivi ses études de deuxième et troisième cycles à l’Université des Antilles et de La Guyane (UAG) et à l’Université Paris 8. Titulaire d’un Doctorat en sociologie, Obrillant Damus publiera sous peu sa thèse Solidarité et cancer en Haïti, soutenue en décembre 2011.

Il a publié en septembre 2010 "Les pratiques médicales traditionnelles haïtiennes, les guérisseurs de la djok" aux éditions l’Harmattan.

 Denis Guichard - Un nouveau regard sur le vivant - Tous droits réservés  - Webmaster : GSC