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Episode 4

Voyage en pays maasaï (4)

Réalisé avec le soutien de la fondation Denis Guichard, 22 juillet au 18 août 2015

dimanche 4 octobre 2015

Kenny, Lucie, Elza et Kone nous font découvrir les secrets de la forêt sacrée de l’Enfant Perdu : les jeunes guerriers moranes, défenseurs des villages et du bétail, la diversité extraordinaire de la flore et de la faune, le chef spirituel Mokombo, gardien de la tradition, qui bénit le projet de nomenclature des plantes maasaï entrepris par Lucie et Kenny.

Lanet, notre guide, habite lui-même au sein de la forêt dans une belle clairière où se trouve le boma, le village de sa famille. Il nous invite chez lui dans sa petite maison de terre où sa femme nous accueille avec un ragoût de chèvre à l’ugali, ce plat traditionnel kenyan de farine de maïs qui trouve de plus en plus sa place dans le menu maasaï.

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Femme maasaï créant un bracelet

La mère de Lanet habite la case d’à côté. Lorsque nous allons la saluer, elle est assise par terre sur le sol d’ocre rouge, ses jambes allongées recouvertes d’un tissu de couleur rouge aux imprimés jaunes et elle enfile des perles sur de fins fils de fer. Les femmes maasaï sont parées de bijoux qu’elles font elles-mêmes. Elles tissent de larges colliers multicolores, des bracelets ou de lourds pendentifs d’oreille dont le poids tend à distendre leur lobe. Les couleurs et les motifs indiquent leur lieu d’origine et symbolisent les éléments : la terre, le ciel mais aussi le sang, la vie…

De jeunes guerriers moranes

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Un jeune Illmurran à l’entrée de la forêt de l’Enfant Perdu

Lanet nous emmène au sein de la forêt, chose extraordinaire pour Elza et moi, les étrangères que nous sommes. Il est rare d’y être invité. D’ailleurs, à l’entrée de Naimina Enkiyio (nom maasaï de la forêt), deux moranes ont surgi devant la voiture. Ils sont très jeunes, ils sont habillés de tuniques rouges courtes et portent la lance et la machette traditionnelles. Leurs cheveux longs sont nattés en de multiples petites tresses. Ce sont de vrais Ilmurran, pas de ceux que l’on rencontre à l’entrée des parcs et qui chantent et dansent pour les touristes. Les moranes ont fait la réputation des Maasaï, tant leur beauté est grande. Ce sont de jeunes guerriers, dont le rôle est la défense de la communauté et du bétail. Ils deviennent Illmurran à l’adolescence, après le rite de circoncision, et le restent jusqu’à ce qu’ils passent par une autre initiation à l’âge adulte. Durant cette période, ils partent vivre en groupe dans un village spécialement construit pour eux, le manyatta, loin de l’univers féminin. Ils s’y entraînent à manier les armes et vivent de viande, du lait et du sang de leurs vaches, et de bouillons d’écorces et de racines.

Au cœur de la forêt de l’Enfant perdu

Lanet nous conduit à un point de vue magnifique, d’où l’on aperçoit toute la forêt et la "Montagne de Dieu" (Olodoinyo Lenkaï), un volcan encore actif. Au sein de la forêt, nous découvrons une variété extraordinaire de plantes, d’arbustes et d’arbres, dont certains ne poussent qu’ici. Alors que nous traçons notre chemin à la queue leu leu sur des sentiers étroits encombrés de buissons épineux et de lianes, Kenny éloigne les bêtes sauvages en émettant des sons forts et réguliers. Car si les lions sont rares dans la forêt de l’Enfant Perdu, les léopards, les buffles et les éléphants abondent, sans compter les gazelles, les zèbres, les phacochères, etc. De tous ces animaux, les buffles sont les plus craints par les Maasaï et leur troupeaux car ils attaquent bêtement et méchamment. Pour leur échapper, une seule solution, disent-ils : grimper dans un arbre, et s’il n’y a pas d’arbre à proximité, il vaut mieux se coucher par terre et se faire piétiner que de rester debout et se faire encorner. J’apprends qu’une femme s’est fait grièvement blesser un mois auparavant, ici même.

Nous restons trois jours à proximité du village d’Entasekra chez Jonas Ole Putuai qui a mis à notre disposition deux chambres dans une jolie maison de terre au toit de chaume. Le confort en est précaire, comme dans toutes les habitations où nous avons dormi : un plancher de béton, un sommier avec matelas. Pas d’eau courante, ni d’électricité. Nous voyageons, Elza et moi, avec nos moustiquaires et des bouteilles d’eau minérale. Nos compagnons, eux, boivent l’eau plus ou moins brune du puits ou de la réserve sans problème.

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Notre maison chez Jonas

Jonas appartient à la lignée Inkidong, la lignée des Loïbon, et il nous parle longuement de Mokombo le soir, au coin du feu, alors que nous mangeons la viande et l’ugali, buvons du thé au lait ou des bières Tusker sous le ciel étoilé. Parfois, le cri d’une hyène déchire la nuit. Une fois, nous entendrons le feulement d’un léopard.

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Le Loïbon Mokombo

Mokombo accepte de nous rencontrer. Il connaît Kenny et Jonas, bien sûr, et nous attend dans son boma  [1]. Il a un visage aux traits forts, un regard acéré et bienveillant, une vitalité étonnante. Il nous reçoit pendant une heure et demie dans une petite pièce sombre et nue, sans fenêtre, le sol en terre battue. Il est assis sur une chaise et nous, sur des bancs bas. Trois de ses fils sont avec nous. Deux enfants nous apportent le thé traditionnel, un thé noir bouilli dans un mélange d’eau et de lait sucré. Kenny lui expose notre projet et à la question qu’on lui pose : "Quel héritage doivent laisser les anciens Maasaï aujourd’hui à leurs enfants et petits-enfants ?" Il répond sans hésiter : "La terre et les vaches disparaîtront peut-être, sans doute, mais la chose la plus importante à transmettre à la jeunesse maasaï, ce sont nos valeurs et la connaissance de la nature et de l’environnement. Celles-ci doivent être transcrites car la sagesse maasaï s’est transmise pendant des siècles par voie orale. Si elle n’est pas mise sur papier, elle risque de disparaître totalement." Ce qui va tout à fait dans le sens de notre recherche sur les plantes. En partant, il nous bénit chacun à notre tour en posant, en un geste rituel et empreint de sacré, sa main sur le sommet de notre crâne. Il bénit aussi notre projet.

Conclusion

Durant ces trois semaines de tournée, nous avons pu découvrir, observer, décrire plus d’une centaine de plantes, d’arbustes et quelques arbres originaires de basses, moyennes et hautes altitudes, de zones arides et semi-arides, et d’autres plus humides comme à Loita. Nous avons eu ainsi une vision quasi globale de la flore maasaï du Kenya.

Par ailleurs, nous avons réalisé un certain nombre d’interviews d’anciens élevés dans la pure tradition maasaï. Ceux-ci nous ont raconté leur jeunesse, comment ils ont acquis la connaissance des plantes, comment ils les utilisaient - et les utilisent encore - pour se nourrir, pour guérir. Ils nous ont confié leurs réflexions sur l’éducation moderne, l’évolution de vie des Maasaï, sur notre projet aussi.

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Notre photographe Elza chez Mokombo

Lisez la suite du récit
Voyage en pays maasaï (5)

Notes

[1Village

 Denis Guichard - Un nouveau regard sur le vivant - Tous droits réservés  - Webmaster : GSC