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Episode 3

Voyage en pays maasaï (3)

Réalisé avec le soutien de la fondation Denis Guichard, du 22 juillet au 18 août 2015

lundi 5 octobre 2015

Sur les routes du pays maasaï pour répertorier les plantes de toute la zone, Lucie cuisine la première confiture de Lemuriak... Elle approfondit sa connaissance des coutumes et de la sagesse de ce peuple auprès du chef du Parlement du district maasaï de Narok et du chef spirituel Mokombo, qui veille sur la forêt sacrée de l’Enfant Perdu, dernière forêt primitive du Kenya.

Première confiture en pays maasai !

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Carte du pays maasaï

Notre tournée continue vers le nord-est jusqu’au pied des Chyulu Hills, une chaîne de montagnes bordant le Tsavo National Park. Nous passons la journée à botaniser dans une réserve. Le long de la piste, au pied d’un acacia, des Maasaï sont assis en rond, cercle rouge sur fond ocre clair. Les hommes sont âgés. Ils font partie de la classe d’âge des aînés, nous dit Kenny. Ce sont les chefs de famille, les sages, les conseillers spirituels de la société maasaï. Ils sont dans doute en train de discuter d’une question concernant leur communauté car chez les Maasaï, toutes les décisions d’importance sont prises en commun par les anciens. Nous verrons de telles assemblées un peu partout lors de notre tournée.

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La cueillette de Lamuriak

Nous revenons à Kajiado, dans un lieu situé à une vingtaine de kms de la ville : Enkorika Hills. Kenny a été prévenu par des amis (toute la communauté maasaï semble être à présent au courant de notre projet) qu’on y trouve des Lamuriak en quantité. Le Lamuriak est une petite baie violette exsudant un lait blanc lorsqu’on la cueille et au goût très sucré. C’est l’une des baies préférées des enfants qu’ils ramassent sur le chemin de l’école ou en gardant les bêtes et qui pousse sur un arbuste appelé Olamuriaki. En route pour les collines, un vieux Maasaï monte à bord de notre voiture. Il connaît l’endroit précis de la récolte.

Nous passons des heures à ramasser les fruits et, de retour à la maison, je fais une confiture de ces baies. Kenny me dit en se délectant que c’est la première confiture de Lamuriak faite en pays maasaï et qu’elle est délicieuse ! Il faut savoir que les Maasaï n’ont pas l’habitude de transformer la nourriture.

Des recherches non abouties

Après deux journées de repos à Indupa, nous partons un matin tôt pour le district de Narok, à l’extrême sud-ouest du Kenya. Après la traversée de la grande métropole polluée de Nairobi, la route oblique vers le sud en empruntant la vertigineuse descente de l’escarpement Limuru. On y a une vue plongeante et magnifique sur la vallée du Rift.

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La vallée du Rift

Narok est un district maasaï [1]. De l’escarpement jaillit la rivière Mara qui sillonne dans le parc du Maasaï Mara, la plus belle réserve naturelle du Kenya. Le district de Narok abrite aussi la dernière forêt primitive du Kenya, la forêt de Naimina Enkiyio ou forêt de l’Enfant Perdu. C’est la forêt sacrée des Maasaï, celle sur qui veille leur Loïbon ou chef spirituel, Mokombo. C’est aussi un endroit truffé de sources où le paysage n’est plus brûlé et recouvert de poussière comme celui des zones arides que nous traversons depuis des jours, mais il est vert et la végétation en est luxuriante.

Il y aurait beaucoup à raconter sur cette forêt. C’est le chef du parlement de Narok, Oloitisatti Kamuaro qui nous explique ce nom. Kenny m’avait raconté qu’une petite fille s’était égarée autrefois au fin fond de cette forêt touffue, en gardant ses veaux. Les animaux étaient revenus sans elle dans l’enclos. Les Ilmurrans (jeunes guerriers) l’avaient cherchée pendant des jours mais ne l’avaient jamais retrouvée. Mr. Kamuaro me dit que cette histoire est sans doute réelle est aussi symbolique : en s’enfonçant sans guide dans la forêt, on risque de se perdre au sens littéral et au figuré, de perdre son âme.

Oloitisatti Kamuaro nous reçoit à Narok dans son spacieux bureau au Parlement. C’est un ami de Kenny, de la même classe d’âge, et cela compte en pays maasaï [2]. Ils sont restés en contact depuis leur jeunesse et Oloitisatti n’a qu’éloges pour Kenny qui, dit-il, a toujours mené le même combat pour les couches les plus démunies de la population avec une persévérance inégalée. Il nous complimente sur notre projet de documentation de la culture maasaï, "car, nous dit-il, la langue et la culture maa sont en train de disparaître rapidement et rien n’a été écrit". Il réaffirme que ce projet de nomenclature de plantes maasaï est unique en son genre, dans la mesure où il émane de la communauté maasaï elle-même. Il mentionne le travail d’une équipe américaine sur les plantes de Loita qui n’a jamais abouti. Les chercheurs sont partis avec leurs données et rien n’est revenu en pays maasaï. Il nous conjure de mener notre étude jusqu’au bout et promet de nous soutenir.

Un autre personnage d’importance de cette forêt est le Loïbon Mokombo. Agé de près de près de 80 ans, il nous reçoit dans sa maison de prédiction, abri de terre et bouse séchée, situé au bout de son village où habite sa nombreuse famille, en bordure de cette forêt dont il a la responsabilité. Il y a quelques années, il a su déjouer une manœuvre gouvernementale destinée à faire de Loita un Parc National. Grâce à de nombreux appuis et un film tourné pour l’occasion, il a réussi à garder la forêt sous la responsabilité de la communauté maasaï. Car cette forêt est un lieu sacré, où le peuple maasaï tient ses rituels importants, où il n’y a aucune barrière ni clôture. C’est aussi le dernier refuge des vaches de la région en cas de sécheresse sévère.

Notre guide, un jeune homme nommé Lanet, nous pilote dans cette région pendant quatre jours...

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Lanet, notre guide dans la forêt de l’Enfant Perdu

Lisez la suite du récit
Voyage en pays maasaï (4)

Notes

[1On compte au Kenya 47 districts jouissant chacun d’une relative indépendance politique ; deux d’entre eux sont peuplés principalement de Maasaï : Narok et Kajiado.

[2Les Maasaï sont divisés en classes d’âge. Les hommes passent successivement dans cinq classes d’âge : enfants, jeunes guerriers, guerriers adultes, jeunes aînés puis aînés. Le passage d’une classe à l’autre est accompagné de rites initiatiques. Les membres d’une même classe d’âge restent profondément liés les uns aux autres durant toute leur vie.

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