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Episode 2

Voyage en pays maasaï (2)

Réalisé avec le soutien de la fondation Denis Guichard, du 22 juillet au 18 août 2015

mardi 6 octobre 2015

Lucie et Kenny nous entraînent dans la vallée du Rift et au pied du mont Kilimandjaro à la recherche de la flore du pays des Maasaï, qui tient une place si importante dans l’alimentation de ce peuple et son art de guérir les maladies. Le voyage est ponctué de belles rencontres.

Plantes médicinales et comestibles

Nous décidons d’un commun accord de prendre pour premier sujet : les plantes. C’est ma passion et, pour Kenny, un thème des plus importants car il touche à la nature. La nature est essentielle chez les Maasaï. Ils vivent en intime relation avec elle et en ont un profond respect. Ils sont conscients d’être reliés à la terre et au cosmos, ils se sentent responsables du maintien de l’équilibre du monde et de la protection de la nature et de l’environnement.

Et ils le font à merveille. On sait aujourd’hui que si le Kenya possède les plus beaux sanctuaires de faune sauvage en Afrique, c’est bien grâce à eux qui ont su vivre depuis des centaines d’années en intelligence et en symbiose avec les animaux sauvages.

Nous commencerons donc par les plantes, les plantes comestibles et médicinales. On touche ainsi à l’alimentation, à la santé et à tout un mode de vie.

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Racines médicinales et préparation d’une décoction avec bouillon de viande

On entend souvent que les Maasaï ne se nourrissent traditionnellement que de la viande de leurs troupeaux, de lait frais ou caillé et du sang de leurs vaches. Il est vrai que j’ai mangé chez eux de la viande jusqu’à satiété, j’ai mangé comme eux jusqu’aux abats grillés, bouillis, séchés… Mais il y a une chose que les littératures oublient régulièrement, ce sont les plantes sauvages, les écorces, les racines et les baies qui font partie intégrante de l’alimentation maasaï.

Ce sont ces baies que les enfants cueillent dans la savane pour assouvir leur faim lorsqu’ils gardent les troupeaux durant des journées entières. Ce sont ces racines, ces écorces que les jeunes guerriers moranes, les Ilmurran, font bouillir en décoctions rougeâtres et qu’ils boivent, mélangées au bouillon des poumons et de la tête de l’animal abattu, en des soupes qui les aguerrissent durant les semaines passées loin de tout dans la forêt ou la savane. Ce sont ces plantes sauvages que les femmes utilisent pour soigner leur famille. Il n’y a pas de médecin chez les Maasaï. Tous connaissent les plantes ou, plutôt, les connaissaient. Ils se soignaient avec ces plantes. Les anciens les utilisent encore et c’est surtout vers eux que nous nous tournerons durant notre séjour de travail. Car les classes d’âge (celles qui ont 30 ans aujourd’hui) formées à l’école anglaise ont perdu, du moins partiellement, ce savoir [1].

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Notre équipe : Elza, Kenny, Lucie et Kone sur les plateaux de Loïta

Préparatifs

Nous partons à quatre sur les pistes du pays maasaï, à la découverte des plantes. Kenny a demandé à son fils Kone (28 ans) de l’accompagner et je pars avec ma fille Elza (29 ans). Kone étudie à l’Université d’agronomie du Kenya. Elza est diplômée d’un master d’histoire de l’Université d’Amsterdam et elle aime l’Afrique (elle vient de faire un stage de cinq mois à l’ambassade des Pays-Bas au Bénin). Quant à moi, je suis écrivain. D’autre part, les plantes sont une passion que je cultive depuis mon enfance. J’ai un diplôme néerlandais de phytothérapeute et d’homéopathe uniciste et ai fait de nombreuses formations en France sur le terrain.

Le but de ce projet pilote est donc la transcription de la connaissance de la flore en pays maasaï par les Maasaï eux-mêmes, d’un point de vue alimentaire, médicinal, culturel et traditionnel. Ceci en langue maa et en langue anglaise (pour les jeunes générations maasaï et le monde).

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Prise de notes

Il s’agit là de la transmission par écrit d’une tradition et d’une connaissance orale au sein d’un peuple. Les rares études de botanique effectuées en pays maasaï sont le fait d’étrangers. Elles nous serviront de référence, notamment en ce qui concerne les noms botaniques.

De par sa réputation d’intégrité et de dévotion à sa communauté, Kenny Matampash est connu partout dans le sud du Kenya. Il est accueilli dans tous les milieux à bras ouverts. Grâce à lui, toutes les portes s’ouvriront, du Parlement de Narok, l’un des 47 districts du pays à dominance maasaï, à celle de Mokombo, le leader spirituel des Maasaï qui vit en bordure de la forêt de l’Enfant Perdu.

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Carte du pays maasaï

Pendant trois semaines, nous parcourons le pays maasaï, faisant plus de 700 kms de Kajiado à Kweenia au fin fond de la vallée du Rift, de Oloitokitok au pied du Kilimandjaro aux Chyulu Hills puis à Amboseli, de Narok à Loïta…

Kenny avait préparé notre tournée avec précision. Il voulait que nous puissions découvrir et photographier les plantes de toutes les régions du pays maasaï, de la plus basse et la plus aride à la plus élevée et la plus fertile. Juillet est la saison sèche. Il n’y avait eu que quelques rares précipitations à la saison des pluies précédente, il nous fallait donc aller dans des zones plus humides, vertes et fertiles. Prévoyant, il avait noté quelques rendez-vous avec des naturalistes et des guides maasaï dans les endroits que nous allions visiter.

La vallée du Rift

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Point d’eau : barrage de sable

Nous passons les premières journées à Indupa. De là, nous allons à Kweenia, en pleine vallée du Rift, direction le lac Magadi, un immense lac de couleur rosée riche en sel et en soude. La terre est craquelée, les arbres quelque peu rabougris, la poussière omniprésente. De temps en temps, une longue et mince silhouette écarlate surgit devant nous, égayant l’immensité ocre d’où émergent les hautes silhouettes des acacias parasol. C’est un berger maasaï entouré du cercle mouvant de son troupeau. Il est sans doute en chemin vers un point d’eau. Ici, l’eau est tellement rare ! On aperçoit ça et là, en retrait de la piste, un enkang, groupe de maisons en cercle protégées par des épineux. Ce sont de petites habitations traditionnelles, basses et circulaires, recouvertes de terre et de bouse séchée. Souvent le toit a été remplacé par de la tôle, ce qui permet de récupérer l’eau de pluie ou de placer un panneau solaire.

Kweenia se trouve au pied des Oloolkisalie Hills où le célèbre paléontologue Louis Leakey découvrit dans les années 1950 de nombreux squelettes d’Australopithèques. L’eau est l’enjeu principal ici. Sans eau, plus de troupeau ni de vie… Il faut alors construire des barrages de sable dans le lit des rivières ou faire des forages, comme ce riche Kenyan originaire du Pakistan, voisin de Kenny qui, après de nombreux forages coûteux à plus de 500 mètres de profondeur, peut se permettre une culture maraichère intensive pour la vente (avec intrants).

Au pied du Kilimandjaro

Après Kweenia, nous allons en direction du Sud, à la recherche de terres plus fertiles. Nous passons trois jours à Oloitokitok, au pied du mont Kilimandjaro. Nous y rencontrons un ancien professeur à la retraite, grand connaisseur de botanique, James Sairo. James a appris les plantes lorsqu’il était enfant et gardait les troupeaux dans la savane. Il déplore les méfaits actuels des cultures et de l’urbanisation. Les arbres et arbustes indigènes disparaissent, nous dit-il. Nous le suivons dans les chemins qui bordent la petite agglomération dominée par l’imposante silhouette de la Montagne, et lui nous raconte avec enthousiasme les propriétés des plantes et, surtout, des écorces et des racines d’arbustes que nous croisons. Nous goûtons aux décoctions diverses qu’il nous prépare et qui chacune possède une vertu. James nous met en garde contre une divulgation intempestive de la connaissance de certaines plantes maasaï qui ont des propriétés très recherchées, mais ne sont pas encore connues du grand public. Il nous parle de la disparition en quelques années de l’Olosesiai (Oxyris ternifolia) ou bois de santal. Ces arbustes ont été arrachés de manière sauvage dans toute la région pour leurs racines utilisées dans la fabrication de parfum. Aujourd’hui, ils sont devenus rares et sont heureusement protégés. On encourt une peine de prison de 12 ans si on est pris en possession des racines de l’arbuste.

A l’Outward Bound School, une école d’apprentissage de l’alpinisme, le directeur Mr Kouaro met à notre disposition deux guides qui nous emmènent en forêt, sur les pentes de la montagne. Nous découvrons des arbres magnifiques : des cèdres mais aussi des oliviers sauvages (oliviers africains) et des Oreteti, des figuiers gigantesques aux racines aériennes impressionnantes, utilisés par les Maasaï dans leurs rituels initiatiques.

A Kimana Gate, à l’entrée du Parc d’Amboseli, Mr. David Melay Ritei, un jeune naturaliste maasaï formé à l’université nous accueille dans son lodge. Il s’étonne de voir notre intérêt pour les plantes. Il ne rencontre ici, nous dit-il, que des spécialistes de la faune : éléphants, rhinocéros, etc.

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Le mont Kilimandjaro

(A suivre)

Lisez la suite du récit
Voyage en pays maasaï, épisode 3

Notes

[1Des études (Dr Weston Price/ Ontario and Dr Anderson/Kenya) ont montré la santé étonnante de ce peuple jusqu’à récemment (l’introduction d’aliments tels le sucre faisant aujourd’hui des ravages).

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