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Episode 1

Voyage en pays maasaï (1)

Kenya - 22 juillet au 18 août 2015

mardi 6 octobre 2015

La fondation Denis Guichard vous invite à découvrir le pays des Maasaï et sa flore : Lucie Hubert, écrivain et phytothérapeute s’est rendue, avec le soutien de la Fondation, sur les terres de ce peuple menacé, pourtant détenteur d’une sagesse universelle. Son ami maasaï Kenny Matampash lui a demandé de l’aider à transcrire les valeurs culturelles de son peuple, qui sont en train de disparaître. Premier sujet : les plantes. Avant de partir à leur recherche au sud de Nairobi, Lucie nous introduit dans la ferme de Kenny Matampash et nous conte une brève histoire de cette communauté à la grandeur spoliée.

Indupa, la ferme de Kenny

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Carte du pays masaaï

Celui qui nous reçoit, Kenny ole Meritei Matampash habite entre Kajiado, où il dirige une ONG the "Neighbours Initiative Alliance" [1] et Indupa, sa "ferme", à une quarantaine de kms de Kajiado, en pleine savane. Ici, on ne parle pas vraiment de kilomètres, plutôt d’heures de route car le tarmac est rare et les pistes nombreuses. Elles sont défoncées et, en cette période de l’année où il n’a pas plu depuis plusieurs mois, extrêmement poussiéreuses. On met bien une heure et demie en jeep de Kajiado à Indupa.

Ce n’est pas la première fois que j’allais à Indupa. Je m’y étais rendue en février 2014 sur l’invitation de Kenny. Il désirait mettre en forme un projet de documentation de la culture maasaï auquel il m’avait proposé de participer lors d’un séjour chez moi, à Paris en 2012. Son idée était d’écrire des livres pour la jeunesse Maasaï afin de garder vivante la tradition de son peuple.

J’avais aimé ces quelques semaines passées au milieu de nulle part, dans sa ferme, un îlot entouré de buissons épineux empilés jusqu’à hauteur d’homme pour empêcher le passage des bêtes sauvages : antilopes, phacochères, autruches, girafes, mais aussi hyènes et léopards.

Dans cet îlot, hommes et bêtes vivent côte à côte : troupeaux de moutons, de chèvres et surtout de vaches avec une bosse qu’on appelle zébus, aux belles couleurs marron rouge et aux longues cornes pointant vers le ciel. Souvent, le soir, alors que, revenues de la savane où elles avaient passé la journée, elles étaient à l’abri dans l’emboo, leur enclos rond cerclé de buissons épineux où elles passent la nuit, je suivais Kenny qui allait les voir. Et sous le ciel intensément étoilé, nous marchions dans la bouse séchée à l’odeur acide. Je voyais mon ami parler aux unes et aux autres, caresser leur flanc ou leur museau, je sentais leur haleine chaude sur mes mains et leurs doux beuglements me remplissaient d’un sentiment de sécurité et de détente qui me surprenait.

J’ai appris ainsi peu à peu à comprendre l’attachement des Maasaï pour leurs vaches que, selon la tradition, Dieu leur a confiées pour qu’ils s’en occupent et les protègent.

La mission de Kenny Matampash

Si Kenny passe les week-ends dans sa ferme, au sein de sa famille et avec son troupeau, il est toute la semaine dans son bureau de Kajiado, à diriger une équipe de 17 personnes.

C’est un homme de deux cultures : descendant d’une famille de sages maasaï de la région du lac Magadi, il a reçu les enseignements complets de la tradition maasaï et il en détient les savoirs.

Mais il est aussi diplômé de plusieurs universités européennes (La Haye et Londres) et d’Amérique du Nord (Halifax et Washington) en sociologie et écologie. Revenu s’établir en pays maasaï après ses études, il travaille depuis trente ans pour les couches défavorisées de la société. Il a d’abord dirigé les programmes de développement du diocèse catholique de N’Gong (Kenya), puis, en 1996, il crée NIA qui s’occupe uniquement du peuple maasaï, de ses membres les plus démunis et, en particulier, de l’aide d’urgence en cas de sécheresses (à cause du dérèglement climatique, celles-ci sont de plus en plus nombreuses). Mais sa tâche principale et la plus difficile est de permettre à ces quelques centaines de milliers de Maasaï qui habitent le sud du Kenya de s’adapter à la nouvelle donne économique et politique de leur pays.

Les Maasaï : histoire d’une grandeur spoliée

Les Maasaï sont un peuple d’éleveurs et de guerriers d’origine nilotique [2]. La tradition orale affirme qu’ils sont originaires du Haut Nil, de la région d’Abou Simbel en Egypte et qu’au cours des siècles, ils sont descendus pour venir s’implanter dans une région allant du Nord du Kenya jusqu’au centre de la Tanzanie. A partir de la fin du 19 ème siècle, leur histoire me fait penser à celle des Amérindiens. Durant la colonisation britannique, les traités anglo-maasaï tristement célèbres de 1904 et 1911 ont dépossédé ce peuple d’une grande partie de leur territoire. Et pas n’importe lequel ! Il s’agissait des terres les plus fertiles, celles des Highlands qui furent distribuées aux paysans anglais. Les Maasaï ont été repoussés vers le sud, vers les lieux arides de la frontière tanzanienne.

Après la colonisation, la privatisation des terres et la création de parcs nationaux décidée par le gouvernement kenyan les ont à nouveau spoliés. Ils ont été chassés de vastes territoires qui sont devenus des réserves de faune sauvage pour les touristes. Quant à la privatisation des terres, elle a bouleversé leur mode de vie. En effet, chez ce peuple de pasteurs, la terre est un moyen d’existence et un bien indispensable à la survie. Elle ne peut être possédée et encore moins subdivisée et vendue, car elle ne leur appartient pas, elle est à Enkaï (Dieu). Elle est gérée par la communauté et tous les membres de cette dernière ont un droit d’accès égal aux ressources.

Un jour que nous roulions sur la route qui relie Kajiado à Nairobi, bordée des deux côtés par des terrains vagues truffés de maisons de béton et de bâtiments de tôle entre lesquels déambulent des zébus à la recherche d’une herbe rare, grise de poussière et gardés par de jeunes bergers maasaï qui détonnent dans ce décor, Kenny me dit : "Il y a 30 ans, il n’y avait ici que des pâturages et des troupeaux de zébus. A l’époque, les Maasaï n’avaient encore aucune notion d’argent. Ils n’ont pas su gérer cette privatisation. Ils se sont fait dérober leurs terres ou ils les ont vendues pour une bouchée de pain. Aujourd’hui elles valent une fortune."

Un peu plus loin, alors que nous longions d’immenses serres où poussent des fleurs pour l’exportation, il ajoutait : "Les nouveaux propriétaires terriens sont venus de Nairobi ou de l’étranger. Ils effectuent des forages à grand frais pour irriguer leurs cultures, faisant reculer la nappe phréatique. Monsanto s’est aussi fortement implanté ici, ils ont plusieurs fermes de production de semences et de céréales. Les Maasaï ont perdu 40 % de leurs terres en 30 ans."

Absence de terres et pauvreté ont poussé le peuple maasaï à l’exode vers les zones urbaines. Ceux qui sont en quête de travail trouvent en général des emplois de gardiens de nuit car tous reconnaissent leur courage.

La vente de terres au sein de la communauté maasaï a aussi souvent réduit leurs membres à l’état de minorité sur leur propre territoire, menaçant ainsi la survie de la langue maa et, ce qui est encore plus inquiétant, jusqu’à l’existence même de la culture maasaï.

Et c’est justement pour cela que Kenny me propose en 2012 : de l’aider à transcrire les valeurs culturelles maasaï qui sont en train de disparaître, pour deux raisons principales :

  • La première, nous l’avons vu, c’est le rétrécissement de leurs terres par la vente ou les expropriations, qui a pour conséquence la fin de leur mode de vie traditionnel, le nomadisme.
  • La seconde, c’est l’obligation d’école anglaise pour les enfants maasaï̈, ce qui entraîne la désintégration de la tradition orale en langue maa. On sait que toute langue maternelle est porteuse de concepts culturels spécifiques à un peuple. Si la langue maa disparaît, disparaissent avec elles les valeurs éthiques et culturelles des Maasaï̈.

Ce projet de documentation de la tradition maasaï est un projet d’envergure.

Lisez la suite du récit
Voyage en pays maasaï, épisode 2

Biographie de l’auteur
Lucie Hubert est née en 1955 à Libreville, au Gabon, où elle passe une enfance nomade. De retour en France, elle fait des études supérieures de langues et de littérature à Paris. Puis elle sillonne les mers à bord d’un grand voilier. Durant toutes ces années, l’écriture l’accompagne. De 1988 à 1992, elle est journaliste et présentatrice à Radio Nederland International, à la section Afrique francophone. Puis elle entreprend des études d’homéopathie et de phytothérapie, ouvre un cabinet et devient membre de la NVKH (l’association néerlandaise des Homéopathes unicistes).

Entre 2003 et 2005, elle participe à l’organisation de trois colloques de la Fondation Denis Guichard rassemblant des représentants de peuples premiers et des scientifiques de haut niveau.

2009 a marqué les débuts de sa carrière d’écrivain. Elle a passé un an en Haïti comme productrice exécutive d’un opéra, année à l’issue de laquelle elle a écrit son premier ouvrage Un opéra en Haïti (éditions Monde Global). Elle a publié ensuite des contes pour enfants, un récit autobiographique et une série d’ouvrages destinés aux jeunes d’Afrique et de sa diaspora Héroïnes africaines (éditions Monde Global). En 2014, elle a publié un essai, Richesse et pauvreté, dialogue entre un Caribéen et une Européenne (éd. Les Impliqués) et elle vient de sortir un recueil de nouvelles aux éditions Estelas.

Notes

[1Alliance des Initiatives de Voisinage : ONG fondée il y a une vingtaine d’années pour la défense des zones pastorales du peuple maasaï de la région et qui a actuellement une grande audience locale, nationale et internationale

[2Au Kenya, il existe une quarantaine d’ethnies, certaines sont nilotiques comme les Maasaï, les Samburu, les Luos etc. Les autres, majoritaires, sont d’origine bantoue : Kikuyus, Luhyas, etc.

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