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Un livre de Fabrice Nicolino

Un empoisonnement universel :
comment les produits chimiques ont envahi la planète

Editions les Liens qui libèrent, 2014

Comment est-on passé d’un monde sans chimie de synthèse à l’incroyable profusion actuelle de produits chimiques ? Quelles en sont les conséquences sur la santé des vivants : êtres humains, animaux et végétaux ? Fabrice Nicolino retrace dans ce livre la fulgurante ascension de l’industrie chimique et mène une enquête très fouillée, sans concession, sur ses procédés et ses abus.

Dans l’Antiquité et au Moyen-Age étaient les alchimistes, qui voulaient transformer la matière. Leur travail restait confiné, comme celui des premiers chimistes "modernes", dans la lignée des Lavoisier, des Friedrich Wölher – auteur de la synthèse de l’urée en 1828.

La curiosité a toujours accompagné l’aventure humaine, depuis ses origines. Cette valeur positive a été récupérée par le grand basculement qui met au contact les modestes laboratoires des origines et l’industrie chimique naissante, à la fin du XIXème siècle. L’atelier "Friedr. Bayer et comp.", créé en Allemagne en 1863, est devenu l’immense groupe Bayer, qui pèse en 2014 près de 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Le fondateur, Friedrich Bayer, était un commis en produits chimiques qui a fait fortune en déposant le brevet de l’aspirine, puis en commercialisant - la chimie de synthèse est souvent ambivalente - l’héroïne. Synthétisée en 1898 par Bayer, elle est considérée jusqu’en 1914 comme une panacée, souveraine contre la toux, l’asthme, la diarrhée.

Crimes de guerre et chimie de synthèse

Peu ou prou, le modèle Bayer est celui de son grand rival allemand BASF et du géant américain DuPont. Ce dernier, créé en 1802 aux Etats-Unis par un exilé français, deviendra le grand pourvoyeur en poudre et explosifs de l’armée américaine. La guerre a été l’un des moteurs les plus puissants de l’expansion sans limites de l’industrie chimique. Pas seulement outre-Atlantique ! Appuyé par la fine fleur d’une industrie chimique déjà puissante – notamment Bayer et BASF -, le grand chimiste Fritz Haber invente la guerre chimique par les gaz. Véritable Janus, Haber réalise en 1904 la synthèse de l’ammoniac par l’azote, qui ouvre la voie aux engrais azotés et à l’augmentation des productions agricoles ; cet ultranationaliste allemand met aussi au point une épouvantable attaque au chlore qui va conduire à l’assassinat de plusieurs milliers d’hommes en avril 1915. Or Haber échappe au destin des criminels de guerre. Il a la divine surprise de recevoir en 1919 le prix Nobel de chimie 1918… pour la synthèse de l’ammoniac.

L’impunité totale d’un Haber ouvre la voie : ses disciples vendent clés en main des usines de la mort en Russie soviétique, en Espagne, un peu partout en Europe. Plus tard, en Allemagne, des chimistes nazis, qui ne seront jamais inquiétés, permettent la naissance de monstres comme Buna-Auschwitz, ou inventent de nouveaux poisons encore en usage, comme le sarin. Après-guerre, les Anglais mettent au point le terrible VX, un gaz innervant utilisé sans état d’âme sur des cobayes humains tenus dans l’ignorance. Aucun procès n’aura lieu, jamais, ce qui explique en bonne partie le sentiment d’irresponsabilité qui habite aujourd’hui l’esprit de si nombreux chimistes. Il suffit de jouer sur les mots : l’industrie des pesticides, qui se présente encore, de nos jours, comme une entreprise "phytosanitaire", de "protection des plantes", a réussi le plus beau coup de main sur le vocabulaire qui se puisse imaginer.

Pendant tout ce temps, les molécules de synthèse n’ont cessé de se multiplier. La chimie industrielle a lancé sur le marché, sans étude ni contrôle, des dizaines de millions de substances contenues dans d’innombrables produits d’usage courant. Ainsi des plastiques, que l’on retrouve partout : tuyaux, sacs, électroménager, ameublement, agriculture, sports, jouets, automobiles, vêtements…

Les perturbateurs endocriniens imitent nos hormones

Parmi tant d’autres dossiers évoqués dans ce livre, il faut évoquer celui des "perturbateurs endocriniens". Cette notion essentielle existe depuis 1991, grâce aux remarquables efforts de la biologiste américaine Theo Colborn. C’est elle qui a inventé l’expression après avoir constaté l’apparition de graves problèmes chez des animaux qu’elle observait à la frontière entre le Canada et les Etats-Unis.

De quoi s’agit-il ? De molécules qui, à des doses infinitésimales, déséquilibrent l’un des ressorts les plus essentiels de la santé des organismes vivants : le système endocrinien. Imitant à la perfection des hormones naturelles, elles pénètrent les organismes et nuisent gravement à des fonctions comme le sommeil, la circulation sanguine, la sexualité ou la reproduction. D’évidence, il s’agit d’une des menaces les plus graves qui pèsent sur la santé humaine. D’évidence, les autorités publiques ne font rien ou pas grand chose, dominées ou manipulées par des intérêts industriels concrètement dénoncés dans le livre. L’industrie chimique ne sait pas s’arrêter et les autorités publiques se couchent devant sa puissance.

De nombreuses maladies sont en train de flamber, comme autant d’épidémies : cancer, obésité, diabète, maladies neurologiques, allergies, et même de l’autisme. Il n’est pas question de tout expliquer par la contamination chimique. Mais des études de plus en plus nombreuses et convaincantes pointent des liens nets entre l’exposition à des molécules chimiques toxiques et toutes ces maladies.

Créer des contre-pouvoirs

Bien d’autres révélations sont contenues dans ce livre, qui ne plairont pas à tout le monde. Il n’est que temps d’inventer des contre-pouvoirs suffisamment forts pour reprendre le contrôle d’une situation désormais angoissante. Car, dans les coulisses, d’autres aventures chimiques se préparent, qui n’augurent rien de bon. C’est le cas par exemple de la nanochimie, qui lance sur le marché des assemblages de molécules à l’échelle du milliardième de mètre, le nanomètre. La biologie de synthèse, quant à elle, promet de créer de nouveaux organismes vivants inconnus jusqu’ici, en puisant dans les méthodes de la chimie la plus moderne. Et le tout enrobé dans des expressions toujours plus mensongères, comme "chimie verte" ou "chimie durable".

L’alternative est finalement limpide. Ou nous nous ressaisissons très vite, collectivement. Ou nous laissons à une industrie devenue folle le droit d’empoisonner le monde au profit de quelques-uns, chaque jour davantage. Ce livre appelle évidemment au sursaut.

Fabrice Nicolino est l’auteur d’une quinzaine de livres, dont "Pesticides, révélations sur un scandale français" (Fayard), avec François Veillerette "Bidoche" (Les Liens qui libèrent), "La France sauvage racontée aux enfants" (Sarbacane).

Son blog Planète sans visa : fabrice-nicolino.com

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Pour en savoir plus

Colloque du 10è anniversaire de l’Appel de Paris sur les dangers sanitaires de la pollution chimique

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